"(…) la peinture est un long métier, (…) il faut l'érudition du compositeur et la technique de l'interprète pour arriver à ses fins. Cependant une belle indication, un croquis sentimental peuvent égaler les productions les plus achevées par l'expérience. il s'établit comme un pont mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur qui a la partie facile, car lui ne connaît pas le vertige de la feuille ou de la toile blanche où l'artiste va devoir se « défoncer » (…)Le spectateur doit aller à la peinture comme pour entrer en conversation avec les figures qu'elle représente. (…) en peinture on peut tout essayer à condition de ne jamais recommencer, et puis la peinture n'est pas un objet de décor mais un instrument guerrier contre la bêtise profane.Le reste est sable mouvant."
Roger Fleury dans La lettre des Français à l'étranger. Tunis (Déc. 1995)
Une œuvre inscrite dans l’Art moderne
L’œuvre de Roger Fleury est incontournable dans l’histoire de l’« Art Moderne ». Rattachée à ladite tendance, elle est ancrée dans une période encore controversée historiquement ; les créations artistiques en sont les témoins visuels. L’œuvre prend ses racines à la fin des années quarante, sa fin jouxte le mode Contemporain.
La découverte de nouvelles sources visuelles constituera un remède à la mythologie née d’un manque de renseignements directs de la période après-guerre, désignées dans l’Art comme « post-war ».
C’est sans doute dans l’optique d’effacer une lacune historique, guidé par la nécessité de protection du Patrimoine renaissant, que le responsable du « Bureau des travaux d’Art » a fait acquérir dans les années Cinquante plusieurs des aquarelles de Fleury, déposées au Musée National d’Art Moderne. Elles font partie du Fonds National d’Art Contemporain géré par le Centre National d’Arts Plastiques.
Les toiles de Fleury tout en appartenant à cette phase de renouveau de l’art, se démarque de courants artistiques de l’après-guerre exportés dans le Nouveau Monde, mais aussi de modes de figuration du monde qui lui est proche et contemporain, par un retour à un Impressionnisme revu. Il recourt à l’allégorique, et dans des moments de liberté, affirme son avant-gardisme.
Roger Fleury est décrit par sa famille « Artiste et avant-gardiste », suite à son décès brutal, dans leur épitaphe de la tombe de Rentières.
Il est connu de ses adeptes comme maître dans l’art de l’aquarelle. On compte parmi ses amis peintres André Raffin, et ses admirateurs son élève Paul Vivien, peintre normand, et le grand peintre tunisien Hédi Turki.
C’est dans ce domaine de la création qu’il est remarqué très tôt à Évreux par l’« acheteur de l’État » pour ses premières aquarelles de Honfleur et il aurait été simple de construire son inventaire biographique ou une rétrospective autour de cette seule technique. Mais le fonds d’atelier de Rentières, les témoignages de son vivant, nous font dire autrement.
Né le 8 octobre 1925, à Meaux, Roger Fleury se décrivait comme l’Aigle de Meaux. Recensé par les Antiquaires et amis peintres sous les rubriques « Peintre Normand », « Peintre de la Mer », grand admirateur du peintre impressionniste Eugène Boudin, il est contesté par des contemporains proches. Il est un caractère complexe auquel la déportation à Berlin a contribué.
Dessinateur, ingénieur civil, architecte-urbaniste, peintre, il revêt tous ces tabliers de corps de métier, y compris celui de franc-maçon. Les réalisations vont de simples maisons à Evreux dans le cadre de la Reconstruction de la France après la guerre de 1939-45, aux routes et ponts, réaménagements de territoires, bases aériennes et navales, à la restauration d’édifices religieux et civils, aux plates-formes pétrolières. Et encore et encore, il retourne à son chevalet.
Sa trajectoire de Paris à Berlin, puis Evreux, Tunis, Bagdad, le Golfe, Tripoli, Lyon, si elle ne fait de lui un Dali, en fait néanmoins un artiste singulier, « caméléon » tel l’acteur capable de tenir plusieurs rôles. Roger touche à tout, et sa bibliothèque d’art de référence reflète sa quête constante de recherche. Il multiplie les facettes de son Art, appréhende les techniques, invente. Son employeur Louis Renault l’avait pré-senti ; il énonçait son admiration pour son « travail » dans les lignes de sa lettre du 30 Mai 1941 à Roger.
A cet égard, la gravure sur calque « Massif troglodytique » illustre sa qualité d’Artiste et de Technicien versatile. Il s’agit de la gravure détaillée d’un paysage montagneux où alternent dans la fabrique de la roche, figurations architecturales et éléments à caractère industriel, usines, grues, etc, donnant un rendu surréaliste à la scène.
Le catalogue raisonné qui suivra, à l’accent biographique, reconstitué à partir du fond d’atelier de Rentières, son dernier atelier, des œuvres de ses collectionneurs, alliés aux souvenirs de ses proches, rend possible – à travers l’esquisse du caractère de Fleury et au travers de cette imagerie – une forme de reconstitution historique qui comble des lacunes textuelles dues à la restriction aux archives de la période de l’ Occupation et de la Résistance. L’étude de son œuvre, émaillée de témoignages, et qui y trouve ses racines, laisse subodorer des chainons manquants sous-jacents à cette phase de l’histoire controversée de la France.
Sa famille joue un rôle important dans sa trajectoire. On compte d’abord son père Rose Fulbert directeur chez Dufayel, puis employé de Louis Renault, ses frères prisonniers en Allemagne, sa mère Amélie et ses sœurs basées à Paris et en Normandie, enfin sa première épouse Jeanne Hamelin, qui aux côtés du Maire et depuis les bureaux de « La Dépêche » à Evreux façonne les débuts de son parcours.
Roger, dernier né des Fleury, s’exerce à dessiner très tôt pour échapper aux longues heures de solitude. Adolescent, il suit les cours de l’ Ecole de dessin du Onzième Arrondissement de Paris, à l’âge de seize ans il entre chez Renault. A l’âge de dix-sept ans il est déporté à Berlin, où repéré pour son intelligence – et, il est ambidextre – épargné en quelque sorte, il s’accomplit au dessin industriel. Cette expérience le conduira à de grandes réalisations architecturales et d’ingénierie Outre-Mer. Là, et de retour en Métropole, il continue à être actif dans le domaine des Arts Plastiques, conjointement aux productions industrielles.
Cette formation Berlinoise ne le prédisposait pas à l’Art pur, pourtant après la Libération, alors qu’il dessinait pour la Reconstruction dans l’étude de Grand Prix de Rome, là, il est remarqué par le responsable du Bureau des travaux d’Art pour ses aquarelles de Honfleur destinées à rejoindre les collections du Musée d’Art Moderne de Paris. Ses œuvres, malgré la rigueur qu’ impose la formation au dessin industriel sont d’une grande fraicheur. Et, la légèreté du trait dénote au long de son œuvre, la vigueur de l’artiste.
Le travail de Roger Fleury est étalonné du pur dessin à l’affiche publicitaire, des aquarelles de Port-Jérôme aux plates-formes pétrolières, passant par l’art des émaux et l’exécution de vitraux d’ une église, son dessin mène à la réalisation dans des ateliers parisiens de médailles pour le Bicentenaire de la Révolution, enfin les conceptions d’ingénierie, dont l’une conduit en 1991 à son investiture en tant que Chevalier de l’Ordre National du Mérite.
Et, paradoxalement il est l’auteur anonyme d’affiches de Mai 1968 dont la célèbre « La chienlit c’est lui ! ».
Son œuvre est remarquable par la faculté de Roger à exprimer à la fois le sentiment du sujet représenté et à travers notre propre ressenti de l’œuvre, le sien propre en reflet. Dans les portraits, il est possible de détecter le tempérament du modèle ou de son état d’âme, ainsi décrit par Roger en 1995 dans sa lettre à l’UFE « un pont mystérieux ( … ) s’établit entre l’âme des personnages et celle du spectateur ».
Des études de nu, dont celles prévues pour le concours de l’Ecole de Rome, ne sont pas nombreuses mais sont sérieuses.
Des peintures purement abstraites, plus rares, font aussi partie du répertoire. Les œuvres qui résident dans le remarquable sont les représentations de paysages de mer et les études de ciel et de lumière qui tendent vers l’abstraction.


Les œuvres allégoriques et celles à caractère religieux – même mystique – dénotent l’ évolution de la psyché de l’artiste, les dessins humoristiques incluent les caricatures politiques et animalières; les dessins érotiques et pornographiques résument l’autre facette de sa personnalité .
Il resterait à découvrir la création d’œuvres murales réalisées lors de la phase de Reconstruction de la ville d’Évreux.
© Béatrice Fleury – Janvier 2026



































